Facture de situation acompte BTP : méthode
La facture de situation BTP permet de facturer mensuellement selon l'avancement du chantier. Méthode : (avancement × marché HT) - factures précédentes - retenue garantie 5 %.
Contexte
La facture de situation est l'outil de facturation par excellence des chantiers BTP de moyenne et longue durée. Au lieu d'attendre la fin du chantier pour émettre une facture unique, l'artisan facture progressivement, le plus souvent chaque mois, l'avancement réel des travaux exécutés sur la période. Ce mécanisme est essentiel à la santé financière des entreprises du bâtiment : il permet de couvrir au fil de l'eau les sorties de trésorerie (salaires, matériaux, charges sociales) qui pèsent immédiatement sur l'artisan tandis que le chantier peut s'étaler sur plusieurs mois.
À la différence de la facture d'acompte, qui correspond à un versement anticipé non lié à un avancement réel (souvent à la signature du devis pour amorcer la trésorerie), la facture de situation est calée sur l'avancement physique du chantier. Elle suppose donc qu'à chaque fin de mois, l'artisan mesure ou estime l'avancement réel : pourcentage de la maçonnerie réalisée, surface de carrelage posé, mètres linéaires de canalisations installés. Cette mesure est ensuite valorisée selon les prix unitaires du devis détaillé et le client paye ce qu'il a effectivement reçu.
Le cadre juridique de la facture de situation est essentiellement contractuel. La loi n'impose pas un format précis, mais l'usage du BTP s'est progressivement standardisé autour d'un modèle stable : avancement cumulé, déduction des factures précédentes, prise en compte de la retenue de garantie, ventilation par taux de TVA. Le CCAG Travaux 2021 (articles 13 et 14) fournit pour les marchés publics un cadre détaillé qui sert de référence à l'ensemble du secteur, y compris pour les marchés privés.
L'enjeu financier est massif pour les TPE et PME du bâtiment. Sur un chantier de rénovation lourde de 200 000 € HT étalé sur 8 mois, sans facturation de situation, l'artisan supporterait jusqu'à 200 000 € HT de besoin de fonds de roulement. Avec facturation mensuelle, le besoin tombe à environ 25 000 € (un mois d'avancement). C'est la différence entre une entreprise viable et un dépôt de bilan pour insuffisance de trésorerie. D'où l'importance de maîtriser parfaitement la mécanique des situations.
Règles légales détaillées
Le fondement de la facturation au fil de l'eau dans les marchés privés résulte de l'article 1342 du Code civil (anciennement 1244-1) sur le paiement de la créance, et de la liberté contractuelle de l'article 1101. Les parties sont libres de prévoir les modalités de paiement, y compris en plusieurs versements correspondant à l'avancement. Pour que les situations soient juridiquement opposables, le marché doit prévoir explicitement le mécanisme : périodicité (mensuelle, bimestrielle), date de remise des situations, modalités de vérification par le client ou son maître d'œuvre, délai de paiement.
L'article L.441-10 du Code de commerce, applicable aux relations entre professionnels, fixe le délai maximum de paiement à 60 jours à compter de l'émission de la facture, ou 45 jours fin de mois, et le réduit à 30 jours dans certains cas. Pour les marchés publics, le décret n°2013-269 du 29 mars 2013 fixe à 30 jours le délai maximum (50 jours pour les établissements publics de santé). En cas de retard, des pénalités de retard sont dues de plein droit (taux directeur BCE + 10 points, soit environ 14,5 % en 2026) ainsi qu'une indemnité forfaitaire de 40 € pour frais de recouvrement (D.441-5 Code de commerce).
Le CCAG Travaux 2021 fixe pour les marchés publics les règles précises de la facturation par situations. L'article 13.1 prévoit la remise par l'entrepreneur d'un projet de décompte mensuel détaillant : les ouvrages exécutés sur le mois, le prix des approvisionnements de matériaux destinés à être incorporés (avec retenue de 80 % pour éviter les abus), les primes ou pénalités contractuelles, les indemnités de révision de prix. L'article 13.2 prévoit la transmission du décompte au maître d'œuvre, qui dispose de 7 jours pour le contrôler, le viser et le transmettre au maître d'ouvrage.
L'article 13.3.2 du CCAG-T 2021 précise le calcul du montant à payer : (montant cumulé des travaux exécutés depuis le début du chantier) - (somme cumulée des paiements antérieurs) - (retenue de garantie de 5 % calculée sur le montant total cumulé). Le décompte est arrondi à l'euro le plus proche. La TVA est ensuite ajoutée selon les taux applicables à chaque poste.
Concernant la TVA, l'article 269 du CGI fixe l'exigibilité pour les travaux immobiliers à la date d'encaissement pour les artisans optant pour ce régime (l'option « débits » est par défaut). En pratique, la quasi-totalité des artisans du bâtiment ont opté pour la TVA sur les encaissements, ce qui aligne l'exigibilité TVA sur le moment où le client paye effectivement la situation. Cela évite à l'artisan de devoir reverser à l'État de la TVA qu'il n'a pas encore encaissée.
L'article 242 nonies A de l'annexe II du CGI fixe les mentions obligatoires sur la facture, qui s'appliquent intégralement à la facture de situation : numéro de facture unique et séquentiel, date d'émission, identité du vendeur (raison sociale, SIRET, TVA intracommunautaire), identité du client, désignation précise des prestations, prix unitaire, taux de TVA, total HT, montant de TVA, montant TTC. Pour les situations, il est d'usage d'ajouter : référence au marché initial, numéro de la situation, période concernée, état d'avancement cumulé.
La facturation électronique devient obligatoire entre professionnels en France à partir de septembre 2026 pour les grandes entreprises et 2027 pour les TPE/PME (loi de finances 2024). Les factures de situation B2B doivent alors transiter par un opérateur de dématérialisation agréé ou par le portail public Chorus Pro. Les factures aux particuliers restent libres mais doivent rester archivables.
Sanctions en cas de retard de paiement : pénalités de retard automatiques (sans mise en demeure préalable depuis 2013), indemnité forfaitaire de 40 € par facture en retard, et, si la procédure est judiciarisée, capitalisation des intérêts au taux légal (5,07 % en 2026). Pour les marchés publics, le « décret intérêts » donne droit à l'entrepreneur à une indemnité supplémentaire de 0,5 % du montant en retard par mois de retard.
Méthode étape par étape
Étape 1 : décomposer le devis en lots quantifiables. Le devis détaillé doit ventiler les postes de travaux en lignes mesurables : mètres carrés de plâtrerie, mètres linéaires de tuyauterie, nombre d'équipements installés, etc. Sans cette granularité, le calcul mensuel d'avancement devient subjectif et source de conflits avec le client. Un bon devis BTP comporte typiquement 20 à 80 lignes pour un chantier de 100 000 €.
Étape 2 : mesurer l'avancement physique en fin de mois. À la dernière semaine du mois, l'artisan visite le chantier ou consulte ses fiches de production pour évaluer ligne par ligne le pourcentage d'avancement. Une plâtrerie peut être à 60 % (mur monté mais pas enduit), un carrelage à 100 % (posé et joints faits), une électricité à 30 % (gainage fait, appareillage à poser). Cette mesure se formalise dans un « tableau d'avancement » qui sera l'annexe technique de la situation.
Étape 3 : calculer la valeur cumulée des travaux exécutés. Pour chaque ligne du devis, multiplier le pourcentage d'avancement par le montant HT prévu. Sommer l'ensemble : c'est la valeur cumulée des travaux. Cette valeur doit être comprise comme « toujours croissante » d'une situation à l'autre, sauf cas exceptionnel (avancement annulé sur réserves majeures).
Étape 4 : déduire les situations précédentes pour obtenir la situation du mois. Situation N = Valeur cumulée mois N - Valeur cumulée mois N-1. C'est le montant brut de la situation, AVANT retenue de garantie et AVANT TVA. Ce calcul garantit que la somme des situations égale toujours le montant total du marché à la fin du chantier.
Étape 5 : appliquer la retenue de garantie 5 % sur le montant cumulé. La retenue se calcule sur le cumul (et non sur chaque situation). Le montant net dû sur la situation = Situation brute - 5 % de la situation brute. À chaque fois, la retenue cumulée croît jusqu'à atteindre 5 % du marché total à la fin du chantier.
Étape 6 : ajouter la TVA selon les taux ventilés. Pour les chantiers à taux multiple (5,5 / 10 / 20 %), la TVA est calculée ligne par ligne sur la part HT de chaque taux. La facture finale comporte une zone récapitulative qui détaille les bases HT, les taux et les TVA par taux, puis le TTC global.
Étape 7 : rédiger la facture avec toutes les mentions légales. En-tête : raison sociale et SIRET de l'artisan, identité complète du client, n° de facture séquentiel, date, n° et libellé du marché, période concernée. Corps : tableau récapitulatif des situations cumulées, déduction des paiements antérieurs, retenue de garantie, ventilation TVA, total net à payer. Pied de page : conditions de paiement, pénalités de retard, IBAN, mention « TVA sur encaissements » si applicable.
Étape 8 : suivre les paiements et relancer les retards. Un tableau de bord chantier doit indiquer pour chaque situation : date d'émission, montant TTC, date d'échéance, date de paiement réel, écart en jours, pénalités calculées. Au-delà de 15 jours de retard, première relance par email ; à 30 jours, LRAR de mise en demeure ; à 45 jours, transmission au service contentieux ou à un cabinet de recouvrement.
Cas pratiques chiffrés
Cas n°1 : chantier de rénovation lourde de 150 000 € HT étalé sur 5 mois, TVA 10 %. Le marché prévoit des situations mensuelles et une retenue de garantie de 5 %.
| Situation | Avancement cumulé % | Cumul HT | Cumul retenue | Cumul payé | Situation N (à payer) | TVA 10 % | Net TTC |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| S1 (fin M1) | 18 % | 27 000 € | 1 350 € | 25 650 € | 25 650 € | 2 565 € | 28 215 € |
| S2 (fin M2) | 40 % | 60 000 € | 3 000 € | 57 000 € | 31 350 € | 3 135 € | 34 485 € |
| S3 (fin M3) | 65 % | 97 500 € | 4 875 € | 92 625 € | 35 625 € | 3 562,50 € | 39 187,50 € |
| S4 (fin M4) | 85 % | 127 500 € | 6 375 € | 121 125 € | 28 500 € | 2 850 € | 31 350 € |
| S5 (solde M5) | 100 % | 150 000 € | 7 500 € | 142 500 € | 21 375 € | 2 137,50 € | 23 512,50 € |
| Total | 150 000 € | 7 500 € | 142 500 € | 142 500 € | 14 250 € | 156 750 € |
À l'issue des 12 mois post-réception, la retenue de 7 500 € est libérée. Sur 5 mois, l'artisan a encaissé en moyenne 31 350 € TTC par mois, ce qui lui permet de payer salaires, charges et matériaux sans tirer sur sa ligne de découvert.
Cas n°2 : situation avec correction d'avancement. Sur le chantier précédent, le maître d'œuvre conteste l'avancement déclaré pour la situation 3. L'artisan avait déclaré 70 % d'avancement, mais le maître d'œuvre estime que la plâtrerie n'est qu'à 50 % (au lieu de 80 % déclaré). Recalcul : avancement réel de 65 % au lieu de 70 %. Cumul HT corrigé : 97 500 € au lieu de 105 000 €. La situation 3 passe de 43 125 € HT à 35 625 € HT. Si le client a déjà payé un acompte sur la base de l'avancement initial, ce trop-perçu doit être déduit sur la situation 4. Bonne pratique : faire valider le tableau d'avancement par le maître d'œuvre avant émission de la facture.
Cas n°3 : facture d'acompte initial + situations. Marché de 80 000 € HT, acompte de 30 % à la signature soit 24 000 € HT pour amorcer la trésorerie. L'acompte n'est PAS une situation : il est facturé en facture spécifique au démarrage, sans avancement. Les situations suivantes intègrent l'acompte dans le calcul. Exemple à la situation 1 (avancement 25 % = 20 000 € HT) : si l'acompte couvre 24 000 € HT, le client a déjà payé plus que l'avancement, donc rien à verser. Mais l'artisan doit avoir déjà déclaré la TVA sur l'acompte (2 400 €). À la situation 2 (avancement 50 % = 40 000 € HT), le client doit payer 40 000 - 24 000 = 16 000 € HT, moins la retenue de 5 % du cumul = 2 000 €, soit 14 000 € HT + TVA = 15 400 € TTC.
Pièges à éviter et redressements
Premier piège : facturer en situations sans avoir formalisé le mécanisme dans le marché. Si le devis ne prévoit pas explicitement la facturation par situations mensuelles, le client peut juridiquement refuser de payer en cours de chantier et exiger une facture unique à la fin. Solution : inclure systématiquement dans tout devis de plus de 30 jours de chantier une clause « Facturation par situations mensuelles » avec exemple chiffré.
Deuxième piège : confondre acompte et situation. L'acompte n'est PAS calculé sur un avancement physique mais sur un montant fixe (souvent 30 ou 40 % du total). La facture d'acompte ne génère pas de retenue de garantie spécifique. La facture de situation s'appuie sur l'avancement réel et intègre la retenue. Mélanger les deux dans une même facture est source de confusion comptable et juridique.
Troisième piège : oublier la TVA sur encaissements vs sur débits. La majorité des artisans sont au régime TVA sur encaissements, ce qui signifie que la TVA n'est due qu'au moment où le client paye la facture, pas à son émission. Si l'artisan oublie de cocher cette option lors de la création de son entreprise, il bascule au régime « sur débits » et doit reverser la TVA dès qu'il émet la facture, indépendamment du paiement. Sur un chantier où le client paye à 60 jours, c'est 60 jours d'avance de trésorerie sur la TVA, qui peut atteindre 20 % du montant facturé.
Quatrième piège : ne pas suivre l'avancement contradictoirement. Sans validation par le maître d'œuvre ou le client, les situations sont fragiles juridiquement. En cas de conflit final (avancement contesté à la réception), l'artisan a la charge de la preuve. Les photos datées de chantier, le tableau d'avancement contresigné, les comptes-rendus de réunion de chantier sont autant de pièces à conserver pour éviter le contentieux.
Cinquième piège : appliquer la retenue de garantie sur les acomptes mais oublier de la déduire des paiements. Erreur d'inattention courante : l'artisan applique correctement 5 % sur les situations, mais oublie de tenir le compte cumulé. À la fin du chantier, il pense avoir conservé X € de retenue mais en réalité, par erreur, le client n'a versé que Y € (Y < cumul théorique des situations - retenue). Un tableau Excel ou un logiciel comme Tolteck ou ProGBat sécurise totalement ce point.
Sanctions en cas de défaut de facturation conforme : la facture peut être qualifiée d'irrégulière et le client peut suspendre le paiement légalement (article 1219 du Code civil sur l'exception d'inexécution). L'administration fiscale, en contrôle, peut redresser la TVA si la chronologie des factures n'est pas conforme aux flux financiers réels (CGI art. 271 sur la déduction de TVA). Le risque comptable est également présent : les commissaires aux comptes refuseront de certifier des comptes où les situations sont mal suivies.
Sources
- Code civil, articles 1101, 1219, 1342, 1792-6
- Code de commerce, articles L.441-10, D.441-5
- Code Général des Impôts, articles 269, 271
- CGI annexe II, article 242 nonies A (mentions facture)
- CCAG Travaux 2021 (marchés publics), articles 13, 14, 39
- Loi de finances 2024 (facturation électronique obligatoire)
Outils utiles
Pour piloter vos factures de situation BTP :
- Facture acompte / situation BTP : générer facilement chaque situation
- Convertisseur HT/TTC BTP : ventiler la TVA mixte
- Calcul retenue de garantie 5 % : suivre la retenue cumulée
Questions fréquentes
Qui est concerné par facture de situation acompte btp : méthode ?
Tout artisan BTP français travaillant sur des logements ou locaux à usage d'habitation. Vérifie les conditions précises selon ta situation.
Quels documents conserver ?
Devis détaillé, attestation TVA signée, facture finale avec ventilation HT/TVA/TTC. Conservation 10 ans côté artisan, 5 ans minimum côté client.
Que faire en cas de contrôle fiscal ?
Présenter l'attestation TVA signée par le client, le devis détaillé et les factures. Sans attestation, le service des impôts peut redresser la TVA et appliquer des pénalités (40-80 %).
Peut-on cumuler plusieurs taux de TVA sur un devis ?
Oui — la même prestation peut combiner TVA 5,5 % (rénovation énergétique), TVA 10 % (amélioration logement +2 ans) et TVA 20 % (équipements non éligibles). Le devis doit ventiler clairement par ligne.
Quelle référence légale ?
Articles 278-0 bis (TVA 5,5 %), 279-0 bis (TVA 10 %), 257-5 (attestations) du Code Général des Impôts. BOFIP-Impôts pour les commentaires administratifs.